Épidémie et démorésilience
Norbert Gualde.
A fame, peste et bello, libera nos, Domine. (Prière quotidienne au Moyen-Âge)
Par épidémie, nous désignerons ici la propagation d’affections transmissibles (1). Bien que les périls épidémiques soient dus à des microbes (2), il convient de distinguer la survenance du microbe virulent de l’épidémie proprement dite. Depuis les origines, Homo sapiens habitant un environnement aux germes innombrables s’est colleté avec les agents pathogènes. En effet, il y a 3,5 milliards d’années que notre monde appartient à des microorganismes dont la dispersion est planétaire. Mais les microbes ne font pas les épidémies, c’est l’homme qui est généralement la cause de la diffusion «sur le peuple» du pathogène . En d’autres termes, l’épidémie c’est l’homme . Parmi les causes anthropiques des épidémies citons l’agriculture, la déforestation, les désordres sociaux, les guerres, la pauvreté et la faim, les voyages, les migrations et la démographie. La cohabitation entre homme et microbes a contribué à l’organisation d’un appareil de défense indispensable à la vie, le système immunitaire synonyme de résilience (3) aux microbes.
La résilience individuelle
Nous pouvons définir la résilience corporelle comme une protection naturelle contre des microorganismes pernicieux (4), protection du corps individuel entendu ici dans le sens de la partie matérielle de l’individu . La résilience des défenses antimicrobiennes contribue à l’homéostasie en conférant une protection et par là, une adaptation aux écosystèmes . Nous pouvons la qualifier de résilience exotérique car elle s’exprime dans une relation avec l’extérieur, avec des objets allochtones. La résilience exotérique c’est le corps à corps entre le corps (individu) et d’autres corps (microbes). À l’opposé, la résilience ésotérique se limite aux relations avec les composants autochtones, ses dérives aboutissent aux maladies auto-immunes. La machinerie de la résilience exotérique du corps matériel peut-être décrite selon une organisation en trois constituants d’une Dame Gigogne (5). Le plus externe est composé de la peau et des muqueuses. Le second est celui de l’immunité innée, de la résilience essentielle (6). Le troisième est représenté par l’immunité adaptative, celle de la parade spécifique contre l’agresseur et de la mémoire immunitaire. Il s’agit de la résilience accidentelle (7). Depuis Paul Ehrlich (8), nous savons que la résilience immunitaire est cognitive, mnésique et régulée. Elle possède la faculté épatante de distinguer des entités qui lui sont allochtones, le «non-soi», des tissus autochtones, ou «soi», le terme ayant ici une acception rigoureusement biologique (9). La distinction entre soi et non-soi, hypostase de la résilience exotérique, est une façon manichéenne certes, mais pratique d’envisager les relations entre les protagonistes de la résilience (10). La résilience corporelle distingue soi et non-soi à l’aide de cellules infiltrant tous nos tissus, sa vigilance est permanente, dépasse celle du système nerveux central. La résilience ne dort pas mais oscille sur la corde raide de la régulation de ses fonctions. En nous inspirant d’Edgar Morin, nous pouvons l’appréhender comme un processus dialogique car pour fonctionner harmonieusement elle gère des activités exotériques et ésotériques à la fois complémentaires et opposées . Le fonctionnement dialogique de la mécanique résiliente permet, en principe, de s’immuniser correctement. Néanmoins, l’analyse canonique des faits immunitaires montre que les évènements observés ne sont pas rigoureusement identiques entre individus. Des différences selon l’âge, le sexe, des capacités individuelles sont patentes. Dans l’histoire de l’humanité, ces dissemblances au sein de groupes ont eu des conséquences en termes de démorésilience aux épidémies.
La démorésilience
La démorésilience (11) ou immunité des populations est un concept proposé en 1994 (12), elle représente pour le corps social une immuno-compétence collective issue de la fédération de la réponse immunitaire de chaque corps individuel. La démorésilience ignore le solipsisme, ne peut écarter l’expérience de l’autre, elle s’inspire de la notion de «herd immunity» . Ainsi un groupe résilient comprend une majorité d’individus porteurs d’une protection corporelle (résilients vrais) et une minorité de non immunisés (mais bénéficiant de la présence des résilients vrais : les maltôtiers). Le rapport entre sujets résilients et non résilients permet d’évaluer la démorésilience, plus une population comporte des individus au «corps matériel» résilient, meilleure est sa démorésilience. Il s’agit d’un phénomène dont l’aspect biologique est associé à un volet culturel, celui des procédés avec lesquels les hommes gèrent les agressions microbiennes. Par exemple la vaccination, en augmentant dans un groupe le nombre de sujets résilients, empêche la diffusion de l’agent pathogène.
La démorésilience et la Reine rouge
La démorésilience a permis aux sociétés humaines de résister aux épidémies. Avant les progrès de l’hygiène et les avancées médicales des individus surmontaient l’écueil épidémique lorsqu’ils possédaient dans leur génome l’information leur permettant de fabriquer de «bons outils» pour affronter l’agent pathogène diffusant dans le groupe. Dans l’histoire d’Homo sapiens, les conflits épidémiques avec leurs pertes démographiques ont sélectionné, selon un modèle néodarwinien, les individus disposant de facultés de résilience particulièrement efficaces. Ainsi il y a une coévolution entre les microbes et les hommes selon le modèle de la Reine rouge. Souvenons-nous de ce que disait la Reine à Alice : «Maintenant, ici, voyez vous, il vous faut courir aussi vite que vous pouvez pour rester à votre place. Si vous voulez aller ailleurs il vous faut courir au moins deux fois plus vite (13)». Inspiré par ces propos, Leigh Van Valen a proposé une hypothèse (14) qui, comme l’écrit Claude Combes, «[…] est le processus par lequel deux adversaires acquièrent sans cesse de nouvelles adaptations pour ne pas être distancés par «l’autre». C’est un enchaînement de pressions sélectives réciproques (15)». Par exemple un microbe peut exprimer une ou des mutations délétères pour l’hôte qui par rétroaction installe un processus de parade adapté à la nouveauté microbienne. Un tel schéma n’a de sens que dans le contexte de conflits chroniques, de pandémies durables. Il est en effet difficile d’appliquer le modèle de la Reine rouge à de brèves infections . L’idée qu’un hôte s’adaptait à l’attaque microbienne n’est pas récente, déjà en 1947, Jules Bordet écrivait : «Supposons qu’une maladie souvent mortelle, la peste par exemple, s’attaque à une collectivité humaine et admettons que sur cent personnes atteintes, vingt-cinq seulement guérissent. À quoi celles-ci doivent-elles ce privilège ? Elles sont adaptées… Agissant sur une collectivité, la maladie a opéré une sélection. Elle a donné lieu à la réaction protectrice appropriée chez les sujets qui disposaient à cet effet des potentialités, d’ailleurs fortuites, que ne possédaient pas au même degré ceux qui ont succombé». Antérieurement, le modèle de Lokta-Voltera établit une relation prédateur-proie s’accordant avec celui de la Reine rouge . Néanmoins, l’aspect coévolutif ne peut être transposé à l’homme sans prendre en compte les apports culturels à la relation de notre espèce avec les microbes. C’est ce que font les modélisations mathématiques des épidémies . Il est démontré que des sujets naturellement protégés contre l’intrusion du virus du Sida portent une mutation (dite Δ32) du corécepteur CCR5 du virus . Posséder un allèle muté confère une résilience naturelle . La résistance au VIH est donc déterminée génétiquement via une mutation du gène du récepteur CCR5. Celle-ci, absente en Afrique, fréquente en Europe est apparue chez l’homme après sa migration hors du continent. C’est très probablement la variole qui a induit la sélection des porteurs de mutation . Théoriquement, la coévolution productrice d’hôtes résistants par rétroaction à l’agression infectieuse devrait induire des agents pathogènes de virulence supérieure . Ceci n’est pas une règle car pour le microbe, une maladie éliminant l’hôte affecte ipso facto sa persistance. Notre relation avec les microorganismes pathogènes est donc dynamique, complexe, évolutive. Par exemple le virus de la grippe possède d’extraordinaires facultés de transformation. Issu des oiseaux, il est peut se modifier rapidement ainsi que puiser chez d’autres virus grippaux (aviaires, du porc etc.) des caractères génétiques augmentant sa virulence . L’homme doit alors s’adapter aux «nouvelles grippes». Souvenons nous toutefois que le jeu coévolutif homme-microbe est biaisé par l’apport culturel aux défenses naturelles de l’homme, apports positifs, comme par exemple les vaccins ou négatifs via les traitements générateurs de microbes résistants . Selon toujours la même dramaturgie, le couple insécable microbe-homme assure la palingénésie de l’épidémie. Leur complicité génère des antagonismes car comme dans un étrange optimum de Pareto (16), la croissance du premier nuit au bonheur du second.
La démorésilience entre Gaia et le chaos
Nous avons évoqué une terre où l’humanité balançait entre un monde des pâquerettes et un autre dépendant d’un battement d’aile de papillon, ceci parce qu’une vision ontologique de l’épidémie nous invite à la présenter comme une effectrice de nature zymotique transformant Gaia en chaos. Selon l'hypothèse Gaia proposée par James Lovelock la terre est le plus grand être vivant que nous connaissions. La théorie du chaos, issue des travaux d’Henri Poincaré fut popularisée par Jim Yorke après avoir qu’il ait lu l’article du météorologiste Edward Lorenz. Le modèle de Lorenz est celui de l'effet papillon selon lequel les battements des ailes de l’insecte au Brésil pourraient provoquer une tornade au Texas, ce qui est l'essence du chaos : la dépendance sensitive des conditions initiales. Ainsi deux processus écologiques différents se réfèrent à deux symboles bucoliques complémentaires, les pâquerettes et le papillon. Imaginons notre planète comme une sorte de Gaia dont les plus anciens protagonistes, les microorganismes, et le petit dernier des arrivants, l’homme, cohabitent le plus souvent sans friction. Si selon la théogonie hésiodique, Gaia succéda à Chaos, l’épidémie renverse la généalogie polythéiste et Gaia retourne au chaos. L’accident dont dépendra la suite des événements, est parfois identifiable mais le plus souvent on ne sait rien du moment ni du lieu de l’initiation du chaos. Celui-ci survient chez un microorganisme sous la forme par exemple d’une mutation d’un gène jusqu’alors inoffensif, ou de l’installation d’une résistance au traitement, etc. Ensuite le battement d’aile du lépidoptère bénéficie du phénomène amplificateur venant des activités humaines. À ces activités, nous pouvons d’ailleurs associer, ce que l’économiste Thomas Schelling définit comme la tyrannie des petites décisions.
La démorésilience et la sagesse
Espérer empêcher toutes les épidémies n’est qu’utopie. Il est néanmoins possible de limiter leurs extensions, atténuer leurs effets néfastes et parfois les prévenir. Il est des hommes d’expérience et de raison dont les pensées pourraient servir de guides pour éviter le chaos. Nous avons choisi six sages. Parmi eux, René Dubos est le microbiologiste qui découvrit le premier antibiotique et prit conscience des problèmes environnementaux générés par les activités humaines. Il exprima le principe fondamental de sa réflexion par l’aphorisme : «penser globalement, agir localement ». L’homme, pour Dubos, doit se prendre en charge de façon positive, avoir une approche écologique de sa façon de vivre car l’espoir de la genèse d’une panacée médicale réglant toute pathologie est du domaine de l’utopie (17). Le second sage, Paul Farmer, résuma sa pensée lors de sa leçon inaugurale au Collège de France. Il dit : la plupart des formes de violence, dont les épidémies, sont profondément enracinées dans des structures sociales inéquitables génératrices de pauvreté et d’injustices sociales. La pensée de Farmer s’approche des vues de Jean Ziegler, universitaire suisse concerné par problèmes de santé des populations . Lors de sa leçon d’adieu à l’université de Genève, Ziegler rappellait que plus de 800 millions de personnes dans le monde sont gravement sous-alimentées, il soulignait le rôle de la pauvreté et de la malnutrition sur l’apparition de maladies infectieuses et potentiellement d’épidémies. Pour Jared Diamond auteur de «Guns, germs and steel. The fates of human societies», la biologie et l’histoire expliquent la domination de l’Eurasie. Pour Diamond, les différences dans l’évolution des technologies (et donc des soins) sont dues à l’environnement et non aux hommes et il n’y a pas de culpabilité immanente des peuples qui souffrent le plus des microbes. Au précédents sages, associons Hans Jonas qui publia en 1979 «Le principe responsabilité» où il rappelait les responsabilités de chacun vis-à-vis de l’environnement naturel et le risque que des dégâts soient laissés en héritage aux générations futures. Jonas a insisté sur les risques technologiques car aujourd’hui «Homo faber est au dessus d’homo sapiens». De la pensée de Jonas, nous pouvons rapprocher celle de Jacques Ellul qui, lui aussi, fut fidèle à l’adage «penser globalement, agir localement». Il fut un critique de la technique dans laquelle il voyait, sans la rejeter, des dangers potentiels , il contesta l’idée reçue selon laquelle la technique est, ipso facto, un progrès et qu’elle est au service de la science. Pour lui «La technique est devenue autonome […] elle forme un monde dévorant qui obéit à ses propres lois, reniant toute tradition» ; le triomphe de la technique, c’est l’homme sans humanité. Si notre projet n’est pas de critiquer ici la technique, rappelons simplement combien par ses apports elle a fait le jeu de l’épidémie. Écouter les sages est bien une sage décision.
(1) Nous respecterons en cela l’histoire de la médecine puisque Hippocrate parla pour la première fois d’épidémie à propos des oreillons.
(2) Pour faciliter notre propos, au risque de manquer d’acribie, par microbe nous entendrons des êtres aussi différents que les bactéries, les virus, les parasites et les étranges prions.
(3) Le terme fut utilisé en mécanique physique pour désigner la résistance d’un matériau au choc puis fut utilisé par E. Wermer pour qualifier la capacité de certains enfants à lutter contre le stress de situations familiales difficiles.
(4) Nous pourrions, pour décrire la résilience immunitaire, utiliser les métaphores guerrières habituelles aux salmigondis communs traitant d’immunité. Etymologiquement le terme d’immunité vient du latin immunitas : exempté de charge ; en pratique, il recouvre les mécanismes de défense d’un organisme vis-à-vis d’un agent pathogène (du grec pathos : malheur).
(5) Personnage de théâtre de marionnettes qui portait une jupe cachant des enfants. À l’origine du terme utilisé à propos des objets gigognes.
(6) Par essentielle nous entendons à la fois son aspect indispensable tout autant que sa nature constitutive, consubstantielle du système immunitaire et précédant tout contact avec un ou des microbes.
(7) La résilience accidentelle n’existe pas par nature chez l’individu mais s’installe après la rencontre avec le microorganisme. Il s’agit d’une réponse temporelle dépendant de circonstances occasionnelles.
(8) «Nous devons les bases scientifiques de l’immunisation et les fondements de la chimiothérapie à Paul Ehrlich» p 276 in Margotta R. Histoire illustrée de la Médecine. Éditions des Deux Coqs d'Or. 1968.
(9) Les termes non-soi et soi sont plus du domaine de la métaphore que de la définition scientifique : «Pour l’immunologiste, l’opposition entre le soi et le non-soi est habituelle et commode lors de l’expression des concepts. Le non-soi représente «l’étranger» contre lequel le soi produira une réponse mettant en jeu des mécanismes de défense. Les indicateurs du polymorphisme humain tels les groupes sanguins, permettent une approche organique, tissulaire, moléculaire du soi et montrent que la probabilité de trouver deux sujets aux caractères biologiques identiques (en ne prenant en compte que les plus communs) est d’une chance sur un milliard. L’identité biologique d’un individu peut atteindre une singularité quasi absolue. Le soi biologique peut donc, à l’aide de certains marqueurs, être défini de façon précise mais toujours contingente des marqueurs choisis». «Beaucoup n’accordent pas au soi biologique une identité bien arrêtée, le génome des humains contient, comme nous l’avons vu plus haut, de l’ADN d’origine virale et par conséquent le soi de chacun est bien métissé d’apport exogène.» (Gualde N. Immunologie. Bergeret. 2000).
(10) «Une conception plus moderne définit la machinerie immunitaire comme un ensemble de protagonistes interactifs non seulement entre eux mais également avec les autres éléments de leur environnement du milieu interne ou externe » (Ibid).
(11) Gualde. N. Épidémie, démographie et démorésilience XIVe Colloque National de Démographie Bordeaux 21-24 mai 2007.
(12) Gualde N. Immunité-humanité. Essai d'immunologie des populations. L'Harmattan. 1994.
(13) p 143 in Carroll L. Alice's adventures in wonderland and through the looking-glass. Penguin Books. 1998.
(14) Van Valen L. A new evolutionary law. Evolution Theory. 1973; 1: 1-30.
(15) p 22 in Combes C. Les associations du vivant. L'art d'être parasite. Flammarion. 2001.
(16) «Un optimum de Pareto, du nom de l’Italien Vilfredo Pareto (1848-1923), est une répartition des ressources disponibles entre les membres de la société, telle qu’il n’est pas possible de modifier cette répartition pour améliorer le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’au moins un autre. En d’autres termes, changer de répartition revient à déshabiller Paul pour habiller Jean». p 614 in (Le Dictionnaire des Sciences Humaines. Éditions Sciences Humaines. 2004.)
(17) René Dubos rappelait qu’Esculape avait deux filles : Hygée et Panacée. La première représentait un peu l’art de vivre, la causalité complexe, environnementale ; Panacée, symbole de la causalité linéaire, représente le médicament.
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